Conférences (2010-2011)

Posté le 19 octobre 2010

« La médecine de l’Égypte gréco-romaine révélée par les papyrus ».

Marie-Hélène MARGANNE (Directrice du Centre de Documentation de Papyrologie Littéraire (CEDOPAL)Université de Liège (Belgique)
Si, depuis la plus haute antiquité, l’Égypte était renommée pour l’ancienneté et l’excellence de sa médecine, que se passa-t-il lorsque l’art médical grec hérité d’Hippocrate et de ses disciples y fut importé à la suite de la conquête d’Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère ? À côté des sources littéraires qui font de l’école médicale d’Alexandrie » un modèle qui restera pour longtemps inégalé, les papyrus médicaux grecs, retrouvés en nombre sans cesse croissant dans le Pays du Nil, permettent, avec d’autres sources, notamment archéologiques, d’apporter une réponse à la fois nuancée et surprenante sur l’étude et la pratique de la médecine dans l’arrière-pays égyptien.

« La crise financière vue au miroir des Grecs « 

Prof. Sophie KLIMIS (Fac. Univ. St Louis, Bruxelles)
De la Renaissance italienne en passant par le romantisme et l’idéalisme allemands et jusqu’aux plus grands penseurs politiques du XXème siècle (Heidegger, Arendt, Strauss, Foucault, Castoriadis, etc.), les Grecs n’ont jamais cessé d’inspirer les philosophes, les écrivains, les savants et les artistes au cours des siècles. Ce « retour » aux Grecs a parfois pris la forme d’une nostalgie pour un « âge d’or » définitivement révolu. Mais il a surtout consisté à rechercher dans le passé le germe d’un nouvel élan pour penser et agir au présent et en vue de construire le futur.
Que peuvent donc encore nous donner à penser les Grecs aujourd’hui, alors que nous semblons traverser une période de mutation radicale des sociétés humaines dans leur ensemble ? Le philosophe français Michel Serres n’hésite par exemple pas à parler de fin de l’ère néolithique en l’an 2000 et de survenue d’un nouvel âge de l’humanité, où l’ensemble de notre rapport au monde (à soi, à autrui, au temps et à l’espace) se trouverait modifié par le progrès technologique. Les Grecs, en tant qu’inclus dans cet âge de la civilisation « néolithique », n’auraient-ils dès lors plus rien à nous dire ?
Dans le cadre de cette conférence, je voudrais au contraire montrer par deux exemples empruntés à la tragédie et à la philosophie, combien les Grecs peuvent encore nous être d’une aide précieuse pour tenter de penser la « crise » contemporaine, dont la récente « crise financière » est l’un des symptômes les plus significatifs. Rappelons tout d’abord que le nom krisis, en grec ancien, désigne la phase critique d’une maladie et le trouble qui l’accompagne. Il a aussi comme significations dérivées le choix, la décision, le jugement. Il faut donc souligner que toute « crise » est censée désigner un état transitoire, débouchant sur un changement. Il s’agira donc ici, d’une certaine manière, de tenter d’articuler ces différentes significations de la krisis. Ce que le symptôme de la crise financière permet de « mettre en crise », c’est-à-dire, offre à notre jugement et à notre réflexion, c’est la réponse que nous pouvons choisir de donner à la question suivante : comment prendre une décision juste dans un contexte d’incertitude ?
Dans un colloque interdisciplinaire récent consacré à la crise financière, l’une des questions centrales qui avaient émergé était la suivante : « si, au cœur de la tourmente financière et économique d’aujourd’hui, même la Bourse semble nous inculquer, sans ménagement, que les choses ne sont ni prévisibles ni modélisables, comment désormais oser encore agir et décider dans de telles conditions d’incertitude ? ». Le modèle de société néocapitaliste et ultra-libéral dans lequel nous évoluons a privilégié le calcul et l’expertise, étendant à toutes les sphères de l’activité humaine des modèles économiques. Les Grecs permettent de leur opposer les modèles politiques de la sagesse pratique (phronèsis) et de la délibération collective. Notre premier exemple grec sera la tragédie des Perses d’Eschyle. Nous pourrons y observer comment l’apparente imprévisibilité d’un désastre militaire (la destruction totale de l’armée perse) y est représentée comme conséquence d’un échec à se donner le bon critère d’évaluation en stratégie militaire. Gagner une guerre ne reposerait en effet pas sur le registre quantitatif de l’évaluation des forces en présence et le calcul de probabilités d’un expert solitaire (le roi), mais sur le registre qualitatif de la délibération collective et de la sagesse pratique. De façon plus générale, la tragédie d’Eschyle nous montrera donc en quoi l’ego cogitans n’est pas réductible à l’homo computans. Dans un second temps, c’est Platon qui sera évoqué pour approfondir notre compréhension de la sagesse pratique. A l’encontre des interprétations traditionnelles de la sagesse pratique platonicienne, qui l’identifient à « un savoir immuable de l’être immuable [1]», savoir totalisant et transcendant de réalités absolues et transcendantes, je voudrais proposer une autre interprétation de ce concept, basée sur une lecture du dialogue du Politique, inspirée par celle du philosophe Cornélius Castoriadis [2]. Je tenterai ainsi de montrer que Platon propose une conceptualisation de la sagesse pratique qui en fait un savoir de l’universel parce que du singulier, du général, parce que du particulier : délibération alliant l’activité de l’imagination et celle de l’entendement, la sagesse pratique serait invention (au sens fort du terme) de la juste décision et son actualisation dans l’action (praxis) adéquate à une situation particulière. L’apparent paradoxe étant que la singularité de cette décision/action serait ce qui lui donne valeur d’exemplarité et donc la possibilité d’être prise comme règle et norme universelle de l’agir. Notre question de départ pourrait ainsi être reformulée de la façon suivante : comment relancer, aujourd’hui, le pari sur l’inventivité normative de la sagesse pratique, pour espérer pouvoir configurer la forme d’un autre monde commun possible  [3]?


[1] P. AUBENQUE, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, (1963), 2002, oppose cette vision de la prudence platonicienne à un « retour » aristotélicien à la signification tragique de la prudence. Je serais pour ma part en faveur d’une interprétation plus nuancée, selon laquelle Platon réélabore la prudence des Tragiques, à la fois en la modifiant mais aussi en gardant certains de ses traits les plus essentiels.[2] C. CASTORIADIS, Sur le Politique de Platon, Paris, Seuil, 1999.[3] Par l’usage de la voix pronominale, il s’agit pour moi de rendre la valeur de la voix moyenne du grec ancien. Distincte de la voix active et de la voix passive, la voix moyenne exprime le profit que l’actant retire de son action. Dans le premier stasimon de son Antigone, Sophocle fait un usage paradigmatique de cette voix moyenne en nous montrant comment penser poétiquement dans le langage la différence anthropologique. En effet, l’humain y est présenté comme cet être « plus terrifiant et extraordinaire que tous les autres vivants » ( v. 332-333), parce qu’il « s’est enseigné à lui-même (edidaxato, à la voix moyenne) le langage articulé, le penser agité comme le vent, et les pulsions législatrices qui instituent les cités » (v.353-355). Monstration poétique du cercle de l’autocréation humaine : s’apprendre à soi-même ce que l’on ne connaissait pas préalablement, c’est inventer. Et inventer ce qui fait la spécificité du vivant humain (la parole, la pensée et les lois), c’est dire qu’il n’existe pas de nature humaine pré-donnée, mais que l’humain se donne à lui-même son essence par l’invention réfléchie de ses actes et de ses œuvres. A ce sujet, voir C. CASTORIADIS, « Anthropogonie chez Eschyle et autocréation de l’homme chez Sophocle », in Figures du pensable, Les carrefours du labyrinthe, VI, Paris, Seuil, 1999, pp. 13-34.

« Négocier son destin avec les dieux : la figure des Moires en Grèce ancienne. »

Prof. Vinciane PIRENNE (U.Liège)

L’imagination humaine a souvent associé les aléas de la trajectoire d’une vie aux dons que des figures bienveillantes ou malveillantes faisaient aux nouveau-nés. De là proviennent les fées et autres marraines de nos contes. Dans un registre similaire, les Grecs de l’antiquité honoraient des déesses que l’on associe souvent à l’idée de destin. Ce sont les Moires, que les Romains appelleront les Parques. On aurait tort, cependant, de se limiter à l’étiquette commode de « déesses du destin » pour définir ces figures. Comme souvent, les modalités de fonctionnement du polythéisme sont plus complexes que les images canoniques de dieux dont nous avons hérité de la Renaissance. Il s’agira dès lors de déterminer le réseau fonctionnel qui permet d’appréhender ce que les Grecs attendaient des Moires, en analysant tant les mythes qui les concernent que les cultes qui leur étaient rendus.

« La peinture grecque : une belle inconnue se dévoile ».

Prof. Annie VERBANCK-PIRENNE (Conservatrice au Musée de Mariemont de la section GRECE-ROME-ULB)

Jusqu’à ces dernières décennies, la peinture grecque antique a été considérée comme « une Belle Inconnue ». En effet, si de nombreux textes, grecs et romains, témoignent de l’importance et des enjeux de cet art majeur dans la cité grecque, par contre, les témoignages archéologiques ont longtemps été très rares et fragmentaires. Depuis les années 1970, des découvertes sensationnelles ont donné un nouvel essor aux recherches sur ce sujet. La conférence se propose d’évoquer ces progrès récents, qui permettent de dévoiler quelque peu la Belle Inconnue.

Pour la Grèce archaïque et classique (VIIe-Ve siècles av. J.-C.), les résultats sont encore modestes, car les décors picturaux originaux ne nous sont parvenus qu’en très petit nombre. Il faut analyser les textes et mettre en œuvre diverses méthodes comparatives pour évoquer les productions des grands maîtres de cette époque, dont on retrouve vraisemblablement l’écho dans la céramique figurée.

Pour le IVe siècle av. J.-C. et l’époque hellénistique (fin IVe – Ie siècle av. J.-C.), les fouilles récentes, réalisées en Macédoine notamment, et les analyses approfondies de peintures retrouvées à Délos, Volos et Alexandrie, ont ouvert une voie « royale » et il est désormais plus aisé de visualiser ce que devaient être la palette, les couleurs, le style et les thèmes de cette grande peinture, qui connaît alors un intense et fascinant développement.

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