conférences (2015 – 2016)

Posté le 24 juin 2015

« Crise financière dans l’Athènes de Périclès. Réflexions sur la « crise grecque », hier et aujourd’hui »

Prof. Christophe Flament (FUNDP Namur)

D’aucuns pourraient souligner le contraste entre la splendeur d’Athènes au temps de Périclès et le marasme économique actuel de la Grèce. Pareille vision se révèle cependant bien trop manichéenne : les difficultés financières n’ont pas manqué dans l’Athènes du Ve s. av. n. ère, surtout lorsque la cité fut plongée dans la « Guerre du Péloponnèse » (431-404) dont elle sortira vaincue et financièrement exsangue. Athènes traversa alors sans aucun doute l’une des crises les plus graves de son histoire.


Si les effets n’en sont véritablement ressentis qu’à la fin des années 410, cette crise découle en réalité de défauts structurels dans la gestion financière athénienne telle qu’établie vers le milieu du Ve s., dont certains présentent, a priori, des analogies frappantes avec ceux qui provoquèrent la « crise grecque » au début des années 2010 (endettement démesuré, hypertrophie des secteurs public et de la défense). Ce cours propose de retracer l’enchaînement qui mena à cette situation critique et d’examiner les solutions alors proposées pour permettre à la cité de subsister ; il s’inscrit par ailleurs dans la suite logique des deux cours-conférences consacrés à l’économie athénienne durant l’époque archaïque, qui furent dispensés dans le cadre du programme du Collège Belgique de l’année 2012.


Dans un premier temps, il s’agira de reconstituer, à travers l’étude des principaux documents littéraires et épigraphiques, l’organisation des finances athéniennes vers le milieu du Ve s. Il importera, dans un premier temps, de bien distinguer entre ce qui relève des finances civiques – entendons par là les ressources et les charges permanentes de la cité – et ce qui a trait aux finances proprement militaires ; chacun de ces secteurs avait en effet, à l’origine du moins, une existence autonome. Dans le cadre des finances civiques, le principal enjeu consistera à identifier et – surtout – quantifier les postes de rentrées et de dépenses, afin de déterminer notamment la place qu’occupaient les revenus générés par l’exploitation des mines d’argent du Laurion dans cette architecture financière. Concernant les finances militaires, il importera de distinguer les ressources propres à la cité de celles qui étaient perçues dans le cadre de la Ligue de Délos : ces deux éléments relevaient en effet de gestions distinctes que les travaux modernes – à la suite de Plutarque – amalgament à tort, compliquant ainsi singulièrement l’intelligence du dispositif financier athénien.


Nous verrons, dans un second temps, que le système financier ainsi reconstitué se révéla particulièrement inadapté pour faire face à un conflit intense et de longue durée, notamment parce que le financement des troupes reposait principalement sur des emprunts massifs au trésor sacré d’Athéna ; son effondrement était donc inexorable. Plusieurs mesures spectaculaires, à examiner dans le détail (augmentation du tribut des alliés, instauration d’un impôt de guerre, interdiction pour les alliés d’utiliser une autre monnaie que celle d’Athènes, …), repoussèrent néanmoins l’échéance jusqu’à la fin des années 410, lorsqu’Athènes sombra dans une crise politique (avènement d’un régime oligarchique dit des « Quatre-Cents ») et morale (repli sur les valeurs et les divinités « traditionnelles ») sans précédent.


Nous nous pencherons alors sur les solutions adoptées pour redresser cette situation financière dangereusement compromise, parmi lesquelles la suppression de plusieurs allocations à destination de la population athénienne, l’« auto-financement » des troupes sur le terrain des opérations, ainsi qu’une manipulation monétaire par laquelle la cité athénienne se mettait temporairement à l’écart des normes régissant alors la monnaie dans le monde Méditerranéen. Une fois encore, certaines de ces mesures semblent faire écho à celles préconisées pour permettre à la Grèce moderne de sortir de la crise ; mais peut-on réellement comparer les deux situations ? Plus fondamentalement, si ces mesures ne permirent à Athènes de poursuivre sa lutte contre Sparte que pendant quelques années seulement, elles n’en posèrent pas moins les bases de toute l’organisation financière de la cité pour les siècles à venir.

Christophe Flament

« Accéder à l’immortalité d’Alexandre à Saint Paul: les témoignages de l’archéologie en Macédoine »

Prof. Marie-Françoise Baslez (U. Paris Sorbonne. Labex (laboratoire d’excellence). RESMED (religions et sociétés des mondes méditerranéens).

Une terre de héros et de saints, c’est ainsi que nous apparaît aujourd’hui la Macédoine à travers le paysage archéologique actuel, quand on se déplace des tombes princières de Vergina et d’Amphipolis, de l’époque d’Alexandre, jusqu’aux sanctuaires et aux basiliques chrétiennes du site de Philippes, tout particulièrement jusqu’au premier lieu de culte consacré à saint Paul, qui est daté des années 330 de notre ère. Cette superposition continue sur les mêmes sites de vestiges monumentaux, avec leurs dispositifs cultuels, leur mobilier et leur décor, permet d’étudier la fabrique de héros puis de saints dans les mêmes lieux, par le même peuple, entre hellénisme et christianisme. Du héros grec au saint chrétien, comment se sont fait les passages cultuels, comment ont évolué les représentations de l’au-delà et la conception de l’immortalité ?


Trois points seront envisagés. On appréciera ce qui a fait dans la très longue durée la spécificité de l’hellénisme, c’est-à-dire la recherche d’une immortalité mémorielle et glorieuse à travers un rituel funéraire que matérialisent les tombes princières et qui perpétue les traditions homériques. Mais dès le IVe siècle avant notre ère, des espérances eschatologiques sont apparues, particulières à cette région, qui expliquent la présence de textes orphiques et l’abondance des représentations de Dionysos, dieu mort et ressuscité, dans les tombes macédoniennes. Le développement des initiations aux mystères de salut s’ensuit à l’époque hellénistique et romaine, avec la création d’une nouvelle catégorie de héros qui illustre davantage le mythe de Ganymède que celui d’Achille – jeunes morts prématurés qui avaient été initiés aux mystères et dont on célèbre l’apothéose en les invoquant comme des intercesseurs. C’est à ce type de culte que le christianisme substitue celui du martyr, nouvel héros fondateur et référent identitaire pour la communauté, ainsi que le mettent en évidence les réaménagements cultuels dont a fait l’objet le centre du Forum de Philippes.

Marie-Françoise Baslez

« L’Héra de Zeus. Epouse définitive et ennemie intime. »

Prof. Vinciale Pirenne – Delforge

Dans les dictionnaires et manuels de mythologie, la déesse grecque Héra est présentée comme une déesse colérique et jalouse, une épouse pénible et une mère très approximative. Comment comprendre ce portrait « canonique » de celle qui est tout de même l’épouse légitime du roi des dieux et, par voie de conséquence, la souveraine de l’Olympe ? Comment interpréter les récits qui la mettent en scène dans un antagonisme continu avec son époux et certains des enfants de ce dernier? Comment faire résonner une telle image mythique avec les cultes que les Grecs rendaient à Héra dans les cités ? Ce sont toutes ces questions qu’affrontera la conférence, qui s’appuie sur un livre, co-écrit avec Gabriella Pironti de l’Université de Naples, et intitulé L’Héra de Zeus. Ennemie intime, épouse définitive (à paraître aux Belles Lettres en 2016).

Vinciane Pirenne.

« L’or, la brute et les truands.Philippe II de Macédoine et les Thraces »

Prof. Aliénor RUFIN-SOLAS

« Philippe vous a pris, errants et sans ressources, vêtus de peaux de bêtes pour la plupart, emmenant paître dans les montagnes un peu de petit bétail, et pour cela menant des combats malheureux contre des Illyriens, des Triballes et les Thraces voisins » (Arrien, Anabase d’Alexandre, VII, 9, 2). Voilà comment Alexandre le Grand aurait introduit devant les soldats macédoniens, sur les rives du Tigre en 324 avant J.-C., son rappel de l’œuvre de son père. Philippe II de Macédoine hérita d’un petit royaume, menacé par les attaques des peuples guerriers voisins: il le sécurisa, le modernisa et surtout le dota d’une machine de guerre dépassant tout ce que le monde grec avait connu jusqu’alors. Il est clair que le point d’arrêt mis à ces raids de pillage venus du voisinage fut la première étape dans la construction de la puissance macédonienne. La Thrace, vaste région s’étendant de la mer Egée au Danube et de la Macédoine aux Détroits, constituait en outre une région stratégique, immense réservoir de guerriers commandant le passage en Asie. Les campagnes thraces occupèrent à ce titre la majeure partie du règne de Philippe. Mais l’idée d’une conquête de toute la Thrace par ce roi, affirmée par les Anciens et reprise telle quelle par les Modernes, se heurte à quelques problèmes sérieux: comment expliquer la richesse fantastique d’une série de chefs thraces, bardés d’or et enterrés comme des rois dans l’intérieur de l’actuelle Bulgarie après la conquête supposée ? et comment Philippe aurait-il pu, tout brillant chef de guerre qu’il fût, s’imposer par la seule force brutale dans une région où les Romains eux-mêmes mirent plus d’un siècle et demi à venir à bout de la résistance d’une multiplicité de peuples experts au combat ?
L’or du Pangée, objet de violents conflits et dont les usages prêtent encore à discussion, ainsi que les relations d’homme à homme nouées entre Philippe et les chefs thraces éclairent d’un jour nouveau le génie politique et militaire de Philippe de Macédoine, nous renvoyant aux fondements de la puissance macédonienne.

Prof. Aliénor Rufin Solas

« Le prophétisme en Grèce ancienne: entre irrationnel et rationnel. »

Prof. André Motte

Une première partie s’attachera à relever deux défis que suggère discrètement le titre. Il s’agira de montrer tout d’abord qu’on est bien autorisé à parler de « prophètes » en Grèce ancienne, et cela en se référant à leur propre vocabulaire, même si ce prophétisme, évidemment, n’est pas identique à celui de la célèbre galerie des grands prophètes juifs.
Le second défi concerne la notion de rationalité : contrairement à la conception la plus courante qui est la nôtre, certains philosophes grecs, et non des moindres puisque Platon est du nombre, considèrent que le prophétisme qu’il attribuent à certains personnages, loin de relever d’un irrationnel incongru, est un privilège positif dont ils s’efforcent de rendre compte. Plus vivante, la seconde partie de l’exposé esquissera le portrait de deux personnages, – un poète de l’époque archaïque, Hésiode, et un philosophe de l’âge classique, Empédocle, – qui, l’un et l’autre, illustrent remarquablement ce que signifiait le mot grec prophètès.


André Motte.

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